Faune Flore Milieux Géologie

Texte intégral la communication de Jean-Michel FATON (conservateur de la réserve), Norbert LANDON (chercheur à l'université Paris-Sorbonne) et Hervé PIEGAY (chercheurs au CNRS, UMR 5600) au

"FORUM DU GESTIONNAIRE DES ESPACES NATURELS" du 18 mars 1997 à l'UNESCO à Paris.

La dynamique naturelle au service de la gestion d'un cours d'eau

- exemple de la Drôme -

Résumé

A l'état naturel, la rivière Drôme est un cours d'eau à forte charge de fond, typique des piémonts subméditerranéens. Son originalité tient à plusieurs caractéristiques : cours d'eau en tresses d'une longueur assez rare (106 km) pour les Alpes occidentales, absences de grands aménagements, fonctionnement hydrologique non perturbé, valeur écologique exceptionnelle de certains secteurs. Au total, par ses caractères paysagers, floristiques et faunistiques, la rivière et ses affluents contribuent à faire de la vallée un site remarquable aux potentialités tout à fait exceptionnelles.

Cette description plutôt positive ne doit cependant pas masquer les très fortes contraintes humaines qui se sont exercées depuis près de deux siècles sur l'hydrosystème. Les endiguements, les travaux de stabilisation du bassin versant et plus récemment les extractions massives de granulats se sont succédés sur une grande partie du bassin versant et leur impacts se sont cumulés. Inscrit dans un contexte de déprise agricole, les impacts enregistrés sont nombreux : enfoncement du lit de 2 à 5 m, réduction de la mobilité du lit actif dans certains secteurs, transformation de la forêt riveraine, abaissement des nappes phréatiques, etc..

Sans nier la nécessité de préserver la situation existante en matière de protection des personnes, des biens et des ouvrages d'intérêt général, il semble primordial, pour le maintien, voire la restauration des zones d'intérêt écologique et du niveau des nappes, d'assurer une gestion plus respectueuse de la dynamique naturelle de l'hydrosystème. La pérennité des ouvrages d'art (digues, ponts et seuils) repose également sur cette prise en compte du fonctionnement physique du cours d'eau.

Aujourd'hui, des propositions de scénarios de gestion sont en cours d'élaboration dans le cadre du SAGE Drôme. Formulées dans le sens d'une meilleure prise en compte de la dynamique du cours d'eau à l'échelle du bassin versant, elles proposent des opérations d'entretien et de suivi dont certaines s'appuient sur le travail déjà effectué dans le territoire de la Réserve Naturelle des Ramières du Val de Drôme.

En complément, le SAGE envisage de se doter de deux outils indispensables pour une gestion à long terme :

- un observatoire de l'eau qui devra mesurer l'état de la ressource (eaux de surface et souterraine),

- un observatoire de la biodiversité dont l'objectif sera d'évaluer l'impact de la gestion du milieu sur les espaces ayant une valeur patrimoniale. Cet observatoire devra notamment s'appuyer sur les expériences déjà mises en place dans la Réserve Naturelle des Ramières.

Certaines propositions opérationnelles sont présentées dans cette communication.

 

Introduction : l'originalité de l'hydrosystème Drôme

La rivière Drôme est un affluent de rive gauche du Rhône qui prend naissance à la Bâtie des Fonds, à l'Est du Diois. Son bassin versant s'étend sur 1 640 km2 et le cours d'eau s'étire sur près de 106 km (fig.1). Coulant d'abord du Sud vers le Nord, la Drôme draine le massif du Diois orienté SE-NO, zone de transition entre le massif du Vercors au Nord et celui des Baronnies au Sud. Composé essentiellement de calcaires et de marnes, le bassin versant présente un relief de moyennes montagnes culminant à 2 041 m au Glandasse. Néanmoins, les altitudes les plus fréquentes s'échelonnent de 800 à 1 400 m. Localement, les affleurements calcaires favorisent la formation de versants aux pentes très raides.

Géologiquement, si les crêtes du Diois sont essentiellement constituées des calcaires durs et perméables du Jurassique et du Crétacé, la rivière s'écoule principalement dans des bassins plus ou moins larges dans lesquels affleurent des marnes aptiennes, valangiennes ou oxfordiennes, séparés par des étroits ou cluses formés dans les calcaires. Ces affleurements marneux ou marno-calcaires, plus ou moins imperméables, sont très sensibles à l'érosion induite par le ruissellement, lui-même favorisé par la raideur des versants.

Du point de vue climatique, le bassin versant est soumis à un rythme saisonnier de montagne méditerranéenne avec des pluies abondantes et parfois violentes à l'automne et au printemps. Aussi, la rivière présente-t-elle un caractère plutôt de torrent méditerranéen lorsqu'elle débouche à Crest dans sa basse vallée. Elle s'écoule alors vers l'Ouest jusqu'à Livron et sa zone de confluence avec le Rhône qui constitue un vaste cône de déjection.

C'est à l'intérieur de cette basse vallée, entre Crest et Livron, que s'étire sur près de 10 km la Réserve Naturelle des Ramières du Val de Drôme. Créée en 1987, son territoire présente une variété floristique (plus de 630 espèces) et faunistique (250 espèces de vertébrés, 10 espèces de reptiles, 183 espèces d'oiseaux, 17 espèces de poissons, etc.) tout à fait remarquable, caractéristique des hydrosystèmes subméditerranéens, et étroitement liée à la dynamique de ce cours d'eau en tresses. Ce style fluvial, tout à fait particulier, est typique de rivières comme la Drôme présentant des fortes pentes (>3,1 ä), une charge de fond abondante issue de proches versants, un régime hydrologique contrasté, marqué par des crues de forte intensité, et des berges fragiles dessinées dans des alluvions graveleuses. D'un point de vue géométrique, ces cours d'eau tressés présentent un tracé en plan à chenaux multiples, peu sinueux et instables (photo 1 - 90 ko!). Les différents bras s'étalent assez largement dans le lit et présentent une topographie peu profonde. Ils enserrent des bancs composés de sables et de galets assez peu végétalisés du fait d'un remaniement intense et fréquent.

Ce style fluvial, encore bien marquée dans la Réserve, l'est de moins en moins à l'échelle de la vallée et ne ressemble plus du tout à ce qu'il était dans la première moitié de ce siècle, et encore moins à ce qu'il a pu être au XIXème siècle. Si nous considérons l'ensemble du cours d'eau, la rareté des secteurs à chenaux multiples, l'incision du lit, les digues perchées et affouillées, les seuils et blocs rocheux déstabilisés, la forêt alluviale vieillissante, sont autant d'éléments traduisants le paysage fluvial actuel de la Drôme. On peut alors s'interroger sur l'importance et la réversibilité de la métamorphose en cours ainsi que sur les causes et conséquences d'un tel changement. Même si certaines causes naturelles ont pu être identifiées, le rôle de l'homme semble être prépondérant pour expliquer les changements enregistrés depuis quelques décennies.

Alors qu'aujourd'hui s'élabore le Schéma d'Aménagement et de Gestion des Eaux du bassin versant de la Drôme, un enjeux primordial pour l'avenir devrait être pris en compte, celui de la gestion patrimoniale des sédiments et des milieux humides, dont le rôle est fondamental pour le maintien, voire même la restauration, de la biodiversité des milieux constituant l'hydrosystème. Consciente des problèmes que pose aujourd'hui la gestion du cours d'eau et de son bassin versant, la Commission Locale de l'Eau a fait réaliser une expertise portant sur deux thèmes considérés comme essentiels : la gestion des granulats et de leur transit, et la gestion de la végétation riveraine (Landon et al, 1995). Du constat aux propositions de gestion, l'expertise a permis d'élaborer un certain nombre de propositions venant compléter celles des acteurs locaux agissant notamment dans le cadre de la Réserve Naturelle.

I. Les atteintes anthropiques et les modifications naturelles enregistrées à l'échelle du bassin versant

Malgré un corridor végétal bien développé donnant à l'hydrosystème une apparence très naturelle, l'Homme exerce une pression forte sur le cours d'eau. 15,3 % et 40,5 % des berges sont respectivement occupées par l'agriculture et les noyaux urbains ou industriels. Cette occupation a entraîné dès les XVIIIème et XIXème siècles d'importants travaux de correction du cours d'eau. Aujourd'hui, 37 % du linéaire de berges est protégé par des digues. De plus, du fait de l'importance de la charge de fond, l'extraction des matériaux (galets) dans le lit vif de la Drôme, du Bez et de la Roanne est une pratique traditionnelle dont l'intensité n'a jamais cessé d'augmenter depuis la fin des années cinquante. Elle présente le double intérêt de réduire localement le risque d'inondation et de fournir une matière première abondante et bon marché utilisée pour les travaux publics et la construction individuelle. Les atteintes au milieu naturel ont été extrêmement importante et pose aujourd'hui de graves problèmes de gestion.

1.1. Le constat

De nombreux changements ont été enregistrés tant au niveau du milieu physique (géométrie du lit, profil en long, charge solide...) que de la couverture végétale. Tous contribuent, de façon plus ou moins forte, à modifier le style fluvial naturel du cours d'eau.

Les changements enregistrés par le profil en long et leurs principales conséquences

Sur les 84 km de cours d'eau pouvant faire l'objet d'une analyse diachronique des profils en long (période 1928-1986/95), seulement trois secteurs présentent une stabilité relative, voire même un léger exhaussement (< 1 m). Il s'agit : de la plaine à l'amont de Pont de Quart (4 km), de la plaine à l'amont de Pontaix (5 km), du secteur amont de la plaine de Vercheny (4 km). Pour le reste du linéaire, l'incision est générale et peut atteindre localement 5 mètres (fig.2). Les secteurs les plus marqués par cet enfoncement (incision de 2 à 5 mètres) sont au nombre de six et représentent 31,5 km soit 37,5 % du linéaire. Des observations de terrain ainsi que des levés réalisés à l'amont du Claps ont permis de constater que ces phénomènes d'incision intéressaient d'autres secteurs. A titre d'exemple, entre le Bez et les endiguements de Luc-en-Diois, l'incision du lit peut atteindre deux mètres. Le substratum rocheux affleure sur des distances importantes. Cette incision quasi-continue du profil en long de la Drôme entraîne sur l'ensemble du bassin versant celle des principaux affluents du fait de l'érosion régressive.

Les conséquences économiques et écologiques sont nombreuses, et extrêmement dommageables. Cinq d'entre-elles permettent de comprendre toute l'importance du problème :

- La nécessité de mettre en place des seuils pour stabiliser le profil en long ; 17 rien que sur la Drôme, dont au moins 3 qui présentent des signes de déstabilisation plus ou moins aggravée comme celui des Pues ou encore celui du pont d'Allex en cours de reconstruction. Les principaux affluents ont été également équipés (Bez, Charsac, Sure, Béous, Esconavette...).

- La fragilisation des ouvrages d'arts (ponts, seuils de protection, digues) ; au total nous avons recensé en 1995 près de 7,5 km de protections latérales détruites ou fortement dégradées. Compte tenu du niveau de graviers trop abaissé, de nombreux secteurs endigués sont menacés à plus ou moins long terme.

- La mise à nu importante du substratum rocheux en berge, sur le fond du lit, et parfois même les deux. Outre la disparition de zones de frayères, cette absence d'alluvions superficielles peut avoir des conséquences sur la qualité de l'eau par diminution du rôle épurateur de cette "infrastructure naturelle".

- L'augmentation locale de la pente. Elle explique en partie l'augmentation de la puissance hydraulique qui peut aggraver localement le phénomène d'incision.

- L'abaissement du toit de la nappe alluviale. A l'aval de Crest, elle a été estimée à 5 m à l'amont de la Réserve Naturelle, 2 à 3 m dans la zone centrale et 1 à 2 m dans la zone des Freydières (SOGREAH, 1991).

Les changements ayant affectés la couverture végétale

Une analyse diachronique des photographie aériennes sur la période 1946-1991 a permis de montrer que la forêt alluviale a fortement progressé en lit mineur et plus particulièrement entre 1948 et 1970. La largeur de la bande active s'est réduite de plus de 35 %, voire même 60 %, dans les secteurs de ramières comme à l'amont de la Réserve Naturelle ou dans les zones de confluence de la Drôme avec la Roanne et le Bez. Cette végétalisation du lit mineur s'est accompagnée d'une diminution du taux de tressage et du nombre d'îles (fig.3). En effet, ce phénomène de contraction de la bande active par végétalisation du lit touche principalement les bandes de tressage. Une relation linéaire étroite a été mise en évidence entre X, la largeur de la bande active en 1946, et Y, la largeur de la bande végétalisée en 1946 et 1991 (r2 = 0,77 ; p < 0,0001).

Aujourd'hui, malgré une forte croissance, la couverture végétale est très inégalement étendue le long du continuum. Présentant une largeur moyenne de 75 m, le corridor boisé varie en fait de 0 à 507 m de large. De 20 m en moyenne à l'amont il atteint près de 85 m à l'aval. On note que la pression humaine sur les marges de la bande active est d'autant plus forte que la rivière est maîtrisée. Le lit majeur n'est ainsi totalement défriché que dans les secteurs naturellement stables ou ayant fait l'objet d'une protection par des digues. Au contraire, dans les secteurs à dynamique latérale active, larges et en tresses, n'ayant pas forcément fait l'objet de travaux de protection, les communautés riveraines ont conservé un espace tampon entre les terrains agricoles et le lit mineur de la rivière. Cet espace correspondant à la zone occupée par la forêt est appelée localement "ramières" et se présente comme une mosaïque végétale dont la diversité, estimée à partir de l'indice de Shannon, se répartit de l'amont vers l'aval de façon complexe (Piégay et al, 1996). Elle est d'autant plus élevée que la bande naturelle est large (fig.4) et que la dynamique fluviale du cours d'eau est forte (bande de tressage).

Un problème particulier lié à la croissance de la végétation et à la dynamique latérale du cours d'eau : celui du bois mort

Les embâcles, accumulations hétérogènes de bois mort, sont de plus en plus nombreux sur plusieurs tronçons de la Drôme. Certains se déposent dans le lit mineur alors que d'autres se trouvent sur les marges au contact avec la berge. Compte tenu du fait que ces accumulations se forment dans des endroits larges où la végétation est abondante (forêt, friche), le risque d'augmentation de la ligne d'eau à l'amont ne pose aucun problème. Au contraire, le stockage d'un certain volume d'eau, en réduisant les débits et la vitesse des flux, diminuent le risque vers l'aval. Par ailleurs, le maintien d'embâcles est un bienfait écologique. Les modifications hydrauliques liées à la présence d'embâcles, caractérisées par des variations locales des vitesses, du sens d'écoulement, des hauteurs d'eau et de la composition granulométrique, créent une grande variabilité physique du milieu. On obtient ainsi une mosaïque de combinaisons différentes de ces trois variables physiques (vitesse, hauteur, granulométrie) au niveau de ces structures. L'habitat des organismes aquatiques, dont la sélection dépend pour beaucoup de ces trois variables, se trouve alors largement enrichi, chaque espèce et stade pouvant rencontrer les conditions favorables à leur survie et leur développement. L'habitat conditionne la nature, la présence et la densité des organismes aquatiques présents dans un milieu (invertébrés, poissons). Autrefois perçus comme un obstacle à la migration des poissons ou comme une cause de la réduction de l'oxygène dans l'eau suite à un envasement, les embâcles sont aujourd'hui reconnus comme augmentant la qualité de l'habitat en complexifiant et diversifiant le milieu. Or plus les habitats sont hétérogènes et complexes plus la richesse spécifique des communautés vivantes augmente. Des observations récentes ont montré que sur le tronçon aval ils constituaient la principale structure d'abri pour les poissons, les castors et certaines espèces d'oiseaux (Thevenet, 1995 ; Piégay et al., 1997).

Face à l'importance des changements enregistrés depuis le début des années cinquante, nous sommes amenés à nous interroger sur leurs causes ainsi que sur la réversibilité des phénomènes observés.

1.2. Les causes du changement

Trois principaux facteurs peuvent expliquer la plus ou moins grande importance de l'incision du profil en long de la Drôme (Landon et al, soumis) : 1/ La distance au confluent. En moyenne, plus cette distance est courte, plus le phénomène est important. Cela s'explique par le fait que c'est la basse vallée qui a subi les plus importantes contraintes liées notamment aux extractions massives. 2/ La proximité d'un torrent. Le phénomène d'incision peut être compensé en partie par les apports des torrents encore capables de fournir de la charge. Il existe une relation entre la proximité d'un torrent à l'amont d'un point d'observation et la valeur de l'incision. Plus la distance à un torrent est courte, moins l'incision est importante. Leur rôle est donc déterminant dans les mécanismes de recharge du cours d'eau. 3/ La présence de berges d'érosion. De même, la proximité de berges d'érosion en amont d'un secteur est déterminante pour limiter le phénomène d'incision (fig.5) par recharge latérale du cours d'eau. Plus le linéaire de berges en cours d'érosion est important moins l'incision est prononcée.

1.2.1. Une cause dominante : les extractions de granulats

Les extractions massives ont été clairement reconnues comme étant la principale cause de déstabilisation du profil en long de la Drôme et de ses affluents (phase la plus intensive : période 1970-1990). Il a été démontré à plusieurs reprises que les prélèvements effectués dépassaient largement les capacités de recharge du cours d'eau (SOGREAH, 1990 ; Landon et Piégay, 1994 ; C.N.R., 1994 ; Landon et al, 1995). Estimé à 35 000 m3. an-1, le volume de matériaux transitant annuellement dans le cours d'eau ne suffisait pas à compenser les prélèvements pouvant atteindre 250 000 m3 certaines années (CERIC, 1975). Comme le transit apparent des matériaux ne correspond pas forcément à de nouveaux apports, pendant plusieurs décennies, ont été confondus deux éléments différents : 1) la présence de bancs de galets et un transport important par charriage, 2) la capacité de renouvellement des matériaux extraits. Au niveau d'une extraction, la Drôme était certes capable de renouveler les galets prélevés grâce à des apports dans les fosses d'extraction ou dans les zones simplement curées en surface ; en revanche, à l'échelle de la vallée, ces matériaux sont soutirés au stock en place sans être remplacés.

1.2.2. Un contexte aggravant de pénurie sédimentaire

La stabilisation des affluents par le développement extrêmement important de la ripisylve a pu affecter la capacité de remobilisation et de transit de la charge créant ainsi une situation de pénurie dans la recharge. Si nous observons les photographies aériennes des années 46-48 et celles des années 69-70-71, on constate que le nombre d'affluents capables de fournir de la charge à fortement diminué passant de 24 à 14 (fig.6). Aussi, le déstockage de la charge du à l'activité extractive est d'autant plus grave qu'elle s'inscrit dans le cadre d'une réduction du transport solide.

Un appauvrissement de la charge solide en transit est constaté depuis plusieurs décennies sur de nombreux cours d'eau. Les paysages fluviaux alpestres se sont ainsi transformés profondément entre la fin du XIVème siècle et le XIXème siècle dans le sens d'un développement morphologique de tressage actif. Alors que la responsabilité des populations montagnardes a longtemps été mise en cause, les conceptions récentes insistent sur l'effet de la dégradation climatique du Petit Age Glaciaire sur des versants fragilisés par une occupation humaine ancienne. Celle-ci fut responsable d'une probable aggravation des crues et de l'augmentation des transports de charge de fond. Il en résulta un exhaussement des lits fluviaux, un élargissement de la bande active (espace remanié annuellement par les crues) et une propagation de la morphologie de tressage vers les piémonts à une échelle de temps séculaire (Peiry, 1987, Bravard 1989, Salvador 1991, Gautier 1992). Compte tenu de cette évolution, il est admis que la fin de cette période de péjoration climatique et l'abandon, voire le reboisement des versants, ont favorisé le processus inverse, la rétraction des bandes actives et le tarissement progressif des apports de charge solide à l'amont des bassins versants.

Ainsi, plusieurs raisons naturelles et anthropiques peuvent expliquer cette pénurie sur la rivière Drôme dans la seconde partie du XXème siècle :

- une atténuation des pics de crue entre les années 1925 et 1992 (fig.7), entraînant une diminution de la capacité de la rivière à véhiculer la charge de fond,

- une réduction de la disponibilité en sédiments à l'échelle du bassin versant qui s'explique elle même par :

· Le tarissement des affluents déjà évoqué,

· La stabilisation des versants. La politique du service de Restauration des Terrains de Montagne (R.T.M.) a joué à ce titre un rôle non négligeable. La restauration des pentes débuta dès 1860 et la stabilisation des terrains sur le bassin amont de la Drôme entraîna une diminution significative des apports solides. Les travaux effectués depuis le siècle dernier sur l'ensemble du bassin versant sont considérables. D'après le recensement de 1994 effectué par les services de l'État : sur 58 235 ha de forêts publiques ou privées, 14 000 sont en périmètre R.T.M.. L'inventaire des travaux réalisés sur ces périmètres totalise 10 500 seuils et barrages, 41 500 km de clayonnage et 338 km de curage (D.D.A.F. - O.N.F., 1994).

II. Un enjeux pour l'avenir : une gestion équilibrée respectueuse de la dynamique du cours d'eau

2.1. Des potentialités de recharge limitées

Représentant 52 % du linéaire total de berges sur la Drôme et 32,5 % sur le Bez aval (fig.8), les digues et le substratum limitent largement la recharge du cours d'eau. Cela se traduit par une faible capacité d'érosion et une remobilisation latérale du stock alluvial en place limitée à 25 % du linéaire de berge sur la Drôme. Les secteurs où la rivière est encore active (fig.6) sont peu nombreux. Malgré tout, leur intérêt est indiscutable. Pour la période allant de 1971 à 1991, une estimation des volumes remobilisés a été réalisée pour un tronçon de 64 km. Estimé à 4 000 m3.an-1, ils représentent près de 11,5 % du transit annuel moyen parvenant au confluent. Compte tenu du fait que cette estimation a été réalisée pour une période au cours de laquelle les crues étaient toutes inférieures au débit décennale, et que la hauteur moyenne des berges a été sous-estimée, le volume de la recharge par érosion latérale est sans doute plus important.

Par contre sur les affluents, la part des berges érodées est plus élevée (44 % pour le Bez et 49,5 % pour la basse Roanne) ce qui confirme le rôle important de ces derniers dans la recharge de la Drôme même si leur nombre ne cesse de diminuer (24 en 1948, 15 en 1971, 11 en 1991). Une analyse statistique des 24 principaux sous-bassins de la Drôme nous a permis de déterminer un certain nombre de facteurs permettant de caractériser ces bassins identifiés comme fournisseurs de charge en 1991. Il s'agit principalement : 1/ de la part du bassin au dessus de 1 000 m d'altitude dans laquelle se situe en fait le stock potentiel (affleurements rocheux soumis aux phénomènes cryoclastiques, héritages périglaciaires...), 2/ de la taille du bassin versant qui favorise l'importance du premier facteur, 3/ du degrés de transmissibilité des flux vers l'aval ; plus la part du réseau s'écoulant sur des pentes fortes (> 40 %) est importante, plus le torrent présente une forte capacité à mobiliser et à transporter la charge, 4/ du linéaire d'escarpement rocheux (calcaires et calcaires-marneux).

Etant donné ces faibles potentialités qui peuvent parfois faire douter de la réversibilité de la tendance observée, quelles peuvent-être les modalités d'une gestion tenant compte de toutes ces particularités.

2.2. Des propositions ... aux outils de gestion et de suivi

2.2.1. Recommandations

Après le constat présenté précédemment, plusieurs orientations s'imposent en terme de gestion physique du milieu et de la végétation. Toutes doivent tenir compte de l'intérêt de la dynamique naturelle du cours d'eau pour le maintien et la restauration d'un fonctionnement équilibré.

Pour le milieu physique, il s'agit en outre de :

1. Préserver les secteurs caractérisés par une évolution stable ou en léger exhaussement. Ils représentent un stock non négligeable dans le lit mineur pouvant être remobilisé par le cours d'eau et redistribué dans les secteurs déficitaires.

2. Interdire toutes les interventions de prélèvement de façon stricte chaque fois que le risque d'inondabilité ou d'érodabilité ne sont pas clairement mis en évidence. Le cas échéant, il conviendra d'adopter des techniques favorisant la remise en mouvement des matériaux comme par exemple l'essartage des bancs posant problème accompagné d'un creusement de chenaux pour augmenter la pente et favoriser le transport. Cette opération devrait dans la mesure du possible être réalisée sans prélèvements ; le matériel étant redéposé dans des zones déficitaires ou sur les marges du chenal en modelant le dépôt avec une pente forte face au flux principal pour favoriser la reprise et le transport des matériaux excédentaires.

3. Ne limiter les nouvelles opérations de stabilisation de versants qu'aux secteurs marneux. Seules ces opérations seraient sans préjudice pour la charge de fond. Compte tenu de leur rôle dans le ralentissement des processus d'incision, il est impératif de maintenir le transit sur les affluents fournissant de la charge (11 en 91 contre 24 en 1948).

4. Maintenir le linéaire de berges érodées et favoriser son développement lorsque l'occupation de berge peut l'admettre. Cela passe notamment par une définition et une prise en compte de l'Espace de Liberté du cours d'eau.

5. Préserver impérativement la charge et sa liberté de transit si l'on souhaite maintenir la dynamique actuelle de régénération du corridor végétal c'est-à-dire sa diversité. La raison d'être de la Réserve Naturelle des Ramières du Val de Drôme dépend de cela.

Pour la végétation, les recommandations doivent également tenir compte du bois mort.

Modifiant l'équilibre morphologique de la rivière, perturbant le fonctionnement écologique, l'enlèvement des embâcles n'est pas une action anodine. En outre, le nettoyage de la rivière n'est pas toujours la solution la mieux adaptée lorsqu'il s'agit de gérer l'inondation des secteurs aval.

Si à cela nous rajoutons le coût d'une politique d'entretien continue dans le temps (5 000 à 15 000 francs/km/10 ans), il apparaît nécessaire d'assouplir la logique d'entretien lorsque celle-ci est envisagée, et de réfléchir à son bien-fondé en tenant compte des spécificités du cours d'eau sur lequel une intervention est souhaitée. Dans cette perspective, le non entretien peut être préconisé sans pour autant signifier que le gestionnaire se désintéressera de la rivière. Le non entretien contrôlé peut être une réelle stratégie de gestion à la fois économique, écologique, patrimoniale et hydraulique.

D'un point de vue opérationnel, il est possible de considérer que l'enlèvement des embâcles est :

- nécessaire lorsque le risque d'inondation des terrains riverains est humainement et économiquement élevé, que la destruction d'ouvrages est reconnue ou lorsque la rivière représente un potentiel touristique et paysager.

- inutile, voire non recommandé, lorsque l'objectif recherché est un ralentissement dynamique des écoulements ou une optimisation écologique.

- partiel et réfléchi quand les gestionnaires de la rivière recherchent un équilibre entre les différents usages et la préservation du milieu.

On ne peut pas en fait dissocier la gestion des embâcles de celle de la végétation riveraine. Le jardinage systématique de la ripisylve tel qu'il est aujourd'hui encore proposé est remis en question au profit d'une gestion plus souple (Piégay et al., 1994). Comme la gestion des embâcles, l'entretien de la végétation doit être sectorisé, spatialisé en fonction du degré d'emprise humaine.

2.2.2. Des exemples d'opérations réalisées :

- en faveur de la restauration du milieu physique

Depuis 1995, plusieurs actions ont été menées conformément à ces différents points : 1/ des recoupements de bancs avec essartage dans des secteurs où les accumulations favorisaient les érosions de berges (ramières de Livron - Loriol, plaine de Recoubeau), 2/ des remontées de matériaux depuis le piège à graviers de la CNR à Loriol jusqu'aux digues déstabilisées de Livron (20 000 m3). En outre, des déversements de matériaux issus du percement du tunnel de Boulc vont être également réalisés dans le lit du Boulc afin de recharger, via le torrent des Gas, le lit fortement incisé du Bez (affluent principal de la Drôme). Enfin des discussions sont en cours avec les services de l'Office Nationale des Forêts pour savoir dans quelle mesure des actions de remobilisation des matériaux sur les versants seraient envisageables compte tenu des enjeux socio-économiques. Un seul point noir subsiste, celui de la maîtrise des prélèvements sauvages, caractéristiques de ce type de cours d'eau ; ils restent bien sur locaux mais leur fréquence régulière peut parfois être très préjudiciable pour la stabilité ou la restauration des profils en long surtout lorsque les potentialités de recharge sont faibles.

- en faveur de la protection des milieux et des habitats

En 1996, une action particulière a été menée pour la protection des castors. Il a été mis en évidence que ces animaux utilisent principalement les embâcles comme gîts naturels (§ 1.1.). L'administration départementale a donc obtenu que des précautions soient prises pour éviter la destruction accidentelle des castors lors de travaux en rivière. Les agents de la réserve naturelle sont à la disposition des entreprises de BTP qui travaillent sur la rivière Drôme pour intervenir sur le terrain et leur signaler les embâcles qui abritent des castors.

2.2.3. Un nouvel outil pour l'avenir : l'Observatoire de la Biodiversité

Un observatoire de la biodiversité doit être créé sur la Drôme (dispositif de suivi mis en place par le SAGE). Il concernera l'ensemble des écosystèmes aquatiques identifiés dans la vallée, la faune, la flore et les habitats. La réserve naturelle des Ramières ayant mis en place des outils de suivi depuis plusieurs années, ceux-ci pourront être repris afin d'assurer le suivi des autres sites. A titre d'exemple, plusieurs méthodes et techniques pourraient être utilisés :

- Le suivi de l'évolution de la couverture végétale par un système d'information géographique (SGBD et cartographie sur Mapinfo). Pour la ripisylve, la réserve a également mis en place des placettes permanentes pour suivre la dynamique forestière en participant à une programme testé sur 6 réserves naturelles fluviales.

- Le suivi des populations d'espèces bio-indicatrices comme certains oiseaux aquatiques, les libellules ou encore certaines espèces de poissons par la méthode des Indices Ponctuels d'Abondance (I.P.A.). La réserve, comme d'autres organismes gestionnaires d'espaces, teste actuellement cette méthode.

- L'établissement d'inventaires floristiques et faunistiques sur l'ensemble des sites et la mise en place de bases de données géoréférencées sur la faune et la flore (fig.8, exemple du Coenagrion mercuriale dans la vallée du Rhône).Un des points fort de l'observatoire du patrimoine est le suivi des libellules, comme par exemple le Coenagrion mercuriale. Les odonates sont certainement d'excellents descripteurs de l'évolution des écosystèmes aquatiques. Le Coenagrion mercuriale par exemple semble d'une grande exigence par rapport à la qualité de l'eau. L'ensemble des milieux fréquentés dans la Vallée du Rhône sur les canaux ou des bras phréatiques alluviaux d'une grande qualité, comme par exemple dans la réserve naturelle des Ramières. Un suivi des peuplements de libellules à été mis en place dans la réserve depuis 1995. Nous pouvons espérer que le niveau de peuplement odontalgique des annexes hydrauliques de la rivière Drôme sera une bonne illustration de l'état de conservation de l'hydrosystème dans sont ensemble.

D'autres types d'opération de suivi pourraient être menées dans le cadre de cet observatoire comme celles des opérations de "jardinage" écologique (fauches de marais, entretiens de berges ...) ou des travaux concernant le lit mineur et le transit de la charge solide (essartage, creusement de chenaux, aménagements divers).

En ayant une approche pluridisciplinaire, l'observatoire permettra certainement d'appronfondir les connaissances de l'hydrosystème Drôme et d'améliorer les opérations entreprises dans le cadre de l'entretien du cours d'eau.

Bibliographie